| C’est une déjà longue histoire. Foncièrement singulière et profondément marquée du sceau de la liberté, à tous
niveaux. Prenons donc le temps pour une fois de conter dans le détail cette si jolie histoire qui regorge
d‘innombrables expériences, d’audacieux projets aboutis, de rencontres multiples, d’amitiés profondes et de voyages.
Revêtant presque les atours d’un conte à son origine, cette histoire pourrait s'ouvrir sur un "Il était une fois dans une
commune de l'agglomération de Cergy Pontoise...". Les Ogres de Barback sont les quatre premiers enfants d’une maman mélomane et d’un papa musicien qui aimait à accrocher des instruments au mur de leur maison, au sein de laquelle résonnaient les notes de Brassens, Perret, Brel ou Ferré. Ces instruments, les enfants apprirent à les
apprivoiser. Chacun à leur manière. Alice et Mathilde, jumelles studieuses et appliquées, intégrèrent le Conservatoire, de violoncelle pour l’une et de piano pour l’autre, tandis que leurs aînés Sam et Fred, guitare ou violon et accordéon
maladroits en main, préférèrent l’école de la rue et des copains de lycée. Nous sommes à la fin des années 80.
Renaud est toujours anarchiste, Têtes Raides existe déjà depuis quelques années et la vague du rock alternatif n’a
pas fini de déferler sur la jeunesse hexagonale. Il est important de noter ici que tous ces artistes ont pris place auprès
des maîtres précités au sein du panthéon musical de la fratrie Burguière. Et que c’est toujours au coeur de cette
culture mixte que se nourrissent les compositions des Ogres, à laquelle il faut évidemment ajouter les musiques
tziganes, reflet d’un mode de vie dans lequel ils se retrouvent.
Les Ogres de Barback naissent officiellement en 1994. Ils se produisent partout où ils le peuvent au rythme effréné
de cent cinquante prestations par an. « On jouait sur les marchés, dans le métro à s’en essouffler, dans les bars, les
cafés, sur les rues, les pavés » chante Fredo dans La Manche, retraçant les débuts et le plaisir inextricable qui les
berçait, traçant les contours d'un avenir que les Ogres n’ont jamais envisagé autrement que dans la musique.
Comme une évidence.
Rapidement, ils se dessinent une identité. A cet égard, il est révélateur de constater que l’un de leurs tous premiers
morceaux, le désormais fameux Rue de Panam, hymne gouailleur anarco-libertaire, soit devenu et resté un hymne
fédérateur entonné par le public lors de chacune de leurs prestations. L'esprit du travail des Ogres est déjà présent
dans plusieurs de ses composantes au sein de ce titre : une instrumentation acoustique, des arrangements soignés,
une capacité à composer une musique qui, tout en pouvant se faire joyeuse, ne bascule jamais dans le festif basique,
un sens de la construction qui laisse une place aux plages instrumentales, un texte en forme de chronique réaliste,
populaire au sens noble du terme, égrenant quelques vérités sans prétendre donner de leçons ou verser dans la
démagogie. Même si l'instrumentation s'est nettement enrichie depuis tant par l'apport de nouvelles sonorités que par
la parfaite maîtrise actuelle des nombreux instruments pratiqués, si le propos a mûri et s'est étoffé, que la plume s'est
affinée, il n'en reste pas moins que cette chanson a jeté les bases de l'adhésion d'un public transgénérationnel et
nombreux.
Se produisant partout, ils multiplient les rencontres. Notamment avec Néry (ex-VRP) qui les emmène en tournée. En
1997, Rue du temps, album autoproduit, se pose comme la première pierre discographique dans le jardin des Ogres.
Comme il se doit, sa sortie est célébrée par une tournée parisienne des... bars, qui s'achèvera en apothéose dans un
Café de la Danse comble et comblé.
Faisant preuve d'un état d'esprit qu'ils qualifient de punk - schématiquement, toujours foncer sans se poser de
questions - les Ogres ne quitteront désormais plus la scène, allant à la rencontre d'un public qui s'étend sous l'effet
d'un bouche-à-oreille d'une rare ferveur. C'est donc sur la route que les Ogres vont travailler et présenter ainsi au fur
et à mesure leurs nouvelles compositions, comme un état des lieux permanent de leurs avancées. Ils n'en ont
probablement pas conscience alors, mais ils sont en train de développer un mode de vie artistique qui les caractérise
encore aujourd'hui et qui n'est pas la plus anecdotique de leurs singularités. Le schéma traditionnel album / tournée
promotionnelle ne trouve aucune application chez eux. Ils ne sont jamais hors actualité puisqu'ils ne cessent de jouer,
enrichissant constamment leur répertoire et ne s'arrêtant de tourner que pour en livrer une nouvelle trace
discographique.
Chacune de leurs productions - autre fait rare - élargit encore le cercle déjà important de leurs fidèles. Il s'agit là d'une
autre constante dans leur histoire : les amateurs du groupe sont véritablement fidèles, il ne les perd pas, il ne fait
qu'en séduire de nouveaux. C'est l'une des multiples raisons qui expliquent son succès actuel. Ne s'inscrivant pas
directement dans une lignée, les Ogres sont les passeurs d'un univers attachant et tolérant, où l'on rend hommage
aux humbles, aux petits et à leurs destins cabossés, où l'on narre, entre réalisme et poésie du quotidien, des
tranches de vies familières, des amours avortés, l'âpreté des désillusions mais aussi la puissance des espoirs. Plus
que vraiment engagés, n'ayant pour but que de suggérer des pistes de réflexion, nombre de leurs textes portent la
marque des préoccupations citoyennes de gens impliqués et responsables.
En 2000, leur nécessité viscérale d'indépendance et de totale liberté leur impose de larguer les amarres d'un
cheminement traditionnel dans lequel ils ne se retrouvent pas. Ils structurent l'organisation de leurs tournées, se
lancent dans l'excitante mais délicate aventure de la création d'un label, Irfan, et récupèrent la distribution de leurs
disques. Les Ogres ont désormais toutes leurs cartes en main.
Tout cela participe du fait qu'ils aient une telle faculté à séduire et/ou fédérer d'innombrables groupes. La galaxie de
leurs amitiés avec toutes sortes d'artistes est en effet impressionnante. La prochaine étape de notre jolie histoire est, à ce titre, particulièrement évocatrice.
A bien y réfléchir, il leur reste une liberté à conquérir : celle de jouer où ils veulent et quand ils le souhaitent. Naît
alors l'un des projets les plus représentatifs de leur démarche. Il existe une façon d'aboutir à cette ultime liberté. Il
suffit de se doter de sa propre salle itinérante : un chapiteau. Ils montent trois dates événementielles à Paris,
entourés de groupes amis (tous invités à profiter ultérieurement de cette chaleureuse salle sous toile) dont les
recettes serviront à financer ce projet. Le Latcho Drom ["bon voyage" en tzigane] est né.
Il part sur les routes, se posant dans des villes dépourvues d'équipements culturels et y passant la semaine. Des
groupes ou autres types d'artistes locaux sont invités à s'y produire et une formation amie est toujours du voyage.
Ainsi les Ogres s'offrent selon leur désir un nouveau, triomphal et inattendu tour de France. Le genre de tournée qui
crée des amitiés profondes avec les artistes qui en ont partagé une ou plusieurs étapes. C'est ainsi que se dessine la
prochaine aventure - hautement emblématique - de la famille Burguière.
Avec Les Hurlements d'Léo, la plate-forme des affinités artistiques et humaines est large. Suffisamment pour
envisager de partager maintenant rien moins qu'un tour d'Europe sous chapiteaux. A l'automne 2001, ils enregistrent
un album "live", sous l'explicite nom de Un air, deux familles, sur lequel les deux groupes jouent ensemble les
morceaux de chacun d'eux, font des reprises de haute volée [dont le désormais incontournable Salut à toi] et livrent
des compositions communes. Les importantes ventes de l'album financeront le périple européen de l'été suivant.
Entre temps, une quinzaine de dates - sans chapiteau - est prévue en France. Partout, dans des salles de mille à
deux mille places, ils jouent à guichets fermés et déclenchent une impressionnante frénésie. Les sollicitations arrivent
de toute la France pour des concerts supplémentaires. Mais les Ogres ont une façon de travailler leurs projets à
laquelle ils ne dérogent pas, quel que soit le succès obtenu. Un air, deux familles se devait d'être éphémère, il l'est
resté. L'épopée européenne traverse cinq pays [Belgique, Allemagne, Pologne, Roumanie, Suisse], met sur la route
une trentaine de personnes au sein d'une véritable caravane de cirque, avec son lot de galères et de camions rincés,
et s'avère, comme attendue, une source incroyable de rencontres, d'expériences, d'anecdotes et d'émotions en tout
genre. Une inoubliable aventure humaine, en somme.
Deux mois plus tard, les Ogres présentent leur premier spectacle pluridisciplinaire. Ils prennent d'assaut la Cigale
deux soirs de suite pour y présenter leur Grand Cabaret qui voit se produire sur la même scène artistes de rue ou de
cirque, vidéastes, humoristes et musiciens en tout genre, dont Pierre Perret, que la superbe reprise de son Au café
du canal, devenu un classique du répertoire des Ogres, avait attiré vers ces quatre jeunes gens. Au point qu'une
amitié se lie et qu'il fasse appel à eux pour réaliser les arrangements de la moitié des titres de son dernier album.
Jamais rassasiés, ils se jettent dans la concrétisation d'une nouvelle idée de Sam et Fred, qui viennent de découvrir
les joies de la paternité : enregistrer un disque pour enfants. Inévitablement, le projet s'étoffe et La pittoresque
histoire de Pitt Ocha devient un album de vingt chansons, agrémentées d'un conte et d'un jeu sur Cd-Rom, mais
surtout interprétées et composées par une ribambelle impressionnante d'artistes : La Tordue, Tryo, Pierre Perret, La
Rue Kétanou, Les Hurlements d'Léo, Néry, K2R Riddim, Debout sur le Zinc, Polo, Matchboxx... Le Peuple de l'Herbe
assure même la mise en musique du conte. Ce disque, qui ne fût pas défendu sur scène (et pour cause), trouva tout
de même plus de 60 000 acquéreurs ! Chiffre rare dans l'industrie du jeune public. Ce qui, au passage, fit le bonheur
de Handicap International qui perçut un euro par disque écoulé. Les Ogres, c'est aussi ça.
A ce point du récit, tout le monde aura bien compris comment fonctionnent ces gens-là. Ils ont choisi ce métier tant
pour le plaisir qu'il leur procure en tant que musiciens et qu'ils aiment à partager avec les gens, que pour le bonheur
qu'ils ont à multiplier les rencontres et à concevoir des projets. Ces deux derniers points se nourrissant
perpétuellement l'un l'autre.
Nous sommes en 2003. Les Ogres viennent de rencontrer les six musiciens fous de la Fanfare du Belgistan. Les
salles ne désemplissent plus quelles que soient leurs capacités d'accueil et, partout, le public exulte. Portés par le flot des expériences vécues, les Ogres livrent alors probablement leur plus bel album. Terrain Vague
traduit une forme d'aboutissement, les Ogres y faisant la preuve d'une nouvelle maturité. Les orchestrations n'ont
jamais été aussi riches et précises, la voix de Fred aussi posée, les émotions aussi finement transcrites. L'esprit des
Ogres dans ce qu'il a de meilleur baigne l'album. Le public ne s'y est pas trompé et a fait du très beau Terrain Vague
leur plus gros succès, l'album franchissant, en ces périodes de vache maigre pour le marché du disque, la barrière
symbolique des cinquante mille exemplaires.
1994 - 2004 : le calcul est vite fait. Sans même avoir vu le temps filer, d'un projet à l'autre, les Ogres atteignent leur
première décennie. Et ça, ils entendent bien le fêter ! D'abord, c'est une opportunité de faire la fête avec un maximum
de complices musiciens et de ce public qu'ils respectent tant [Les tarifs qu'ils pratiquent aussi bien pour la vente de
leurs albums que pour l'entrée à leurs concerts, le soin qu'ils accordent à leurs pochettes de disques ou à la création
de leurs spectacles sont suffisamment évocateurs pour qu'il ne soit pas nécessaire d'en rajouter]. Ensuite, c'est
l'occasion d'une tournée événement dans de grands lieux. Enfin, c'est une façon de démontrer au plus grand nombre
qu'on peut durer et développer une vraie belle carrière en marge des circuits traditionnels de l'industrie du disque et
des médias, en toute indépendance et sans avoir jamais fait la moindre concession. De célébrer, en somme, un bout
de chemin qui force le respect, l’admiration même souvent. Car les Ogres de Barback sont devenus, à leur corps
défendant, rien moins qu’une référence comme il n’en existe que peu dans l’Hexagone, et se sont imposés comme
un véritable modèle alternatif.
Pour la première fois de leur parcours, les Ogres marquent alors une pause. Pas pour souffler, pas par manque
d'envie, juste pour cause de naissance chez Mathilde comme chez Sam. Fredo, qui embarque Alice dans l'aventure,
en profite pour mener enfin à bien un projet qui lui tenait à coeur depuis longtemps : rendre hommage à celui qu'il
considère comme peut être le plus important de ces inspirateurs, Renaud. Il montera donc quelques concerts Fredo
chante Renaud, avant de leur donner dernièrement un prolongement discographique, paru en toute évidence chez
Irfan.
Les enfants sont nés, la fratrie a repris le travail à son rythme habituel : elle a monté un nouveau spectacle, sorti un
album live et un double dvd, parcouru les routes de France et trouvé le temps d’enregistrer un nouveau disque en
public…
Cette nouvelle tournée s’est avérée triomphale, les Ogres faisant le plein partout, sans exception, dans des jauges
plus importantes qu’à l’accoutumée [de 800 à 2 500 places], s’arrêtant dans des lieux prestigieux qui leurs étaient
encore inconnus [Olympia, Cité des Congrès, Bourse du Travail, Halle aux Grains…].
Les deux albums enregistrés en public connaissent des chiffres de ventes rares concernant des opus live [plus de
40 000 pour Concert, plus de 20 000 pour Avril et Vous, paru six mois plus tard].
Enfin, le double dvd leur a valu leur première certification Or [plus de 10 000 exemplaires vendus], et pourrait doubler
la mise rapidement.
Grosse saison !
Nous sommes en 2007. Notre récit qui n'a laissé aucune place à l'affabulation ou à l'exagération touche à sa fin en
rejoignant l'actualité des Ogres.
Au regard de tout ce que nous vous avons ici narré, posez-vous la question : combien de groupes connaissez-vous
qui aient fait preuve au long de leur parcours de tant d'inventivité, d'audace, de constance dans la qualité, de
détermination, de sens du partage, d'absence de compromis et d'un tel ancrage viscéral à l'idée même de liberté ?
Cherchez bien.
La jolie histoire des Ogres est encore loin de son terme. Ces jeunes gens vont continuer à nous accompagner
longtemps. C'est une vraie chance. |